La crise du capitalisme 3/3

Le mythe des solutions techniques 

Une tentation tenace domine le débat public sur la crise écologique : celle de croire qu'il suffit de trouver les bonnes technologies pour résoudre le problème sans remettre en cause le système lui-même. C'est ce qu'on appelle le techno-solutionnisme. Or, cette approche échoue sur plusieurs plans.

a) L'effet rebond : l'illusion de l'efficacité

D'abord, empiriquement, les technologies « vertes » ne réduisent pas la consommation de ressources de la manière espérée. Elles produisent souvent ce qu'on appelle un effet rebond. Lorsqu'une technologie consomme moins d’énergie, son utilisation augmente, on l’exploite davantage. Quand on invente les poêles à rendement énergétique accru, la consommation énergétique augmente de 40 %. Quand on produit des LED efficaces, les gens éclairent davantage. La technologie fait baisser le coût d'une ressource, ce qui en augmente la consommation, annulant les économies écologiques théoriques. Ce n'est pas qu'une inopérance d'un point de vue ingénierique mais aussi du point de vue axiologique (des valeurs). Nous ne sommes pas face à un problème scientifique, mais face à un problème de vision du monde. La science intervient sur le constat, peut corriger des biais ou des dérives non souhaitées mais ne peut pas nous dire ce que l'on veut. 

b) Pourquoi les solutions techniques échouent structurellement

Chercher à résoudre techniquement la crise du capitalisme tout en maintenant le système lui-même, c'est vouloir guérir un alcoolique en lui trouvant une meilleure marque de whisky. Le problème n'est pas l'existence des technologies, c’est la logique qui les met en œuvre.

Nous n'avons pas commencé à poser la vraie question, celle qui fâche tant par sa radicalité que par le travail immense qui en découle (que certains appellent “utopie”). 

La vraie question n'est pas « comment décarboner l'économie ? » ou « comment produire sans détruire l'environnement ? ». La vraie question est : « Voulons-nous continuer à produire selon cette logique d'accumulation infinie, ou voulons-nous inventer un autre rapport au monde ? »

c) Le poétique et le prosaïque * : inventer un nouveau rapport au monde 

* : Aurélien Barreau 

Notre monde est jonché de plein de modèles de société mais une opposition domine : entre le prosaïque et le poétique. Le prosaïque c'est l'utilisation d'une chose, la communication, le mécanique, l'utile. Le poétique, c'est la chose en tant que telle, la communion, la création, le sauvage.

Le poétique ce n’est pas juste une décoration ni la préoccupation d'un intellectuel. Le poétique c'est ce qui nous définit, c'est ce qui fait le sens de l'existence. Aujourd'hui, on ne s'intéresse plus au poétique, cela relève de l'oubli de l'ontologie (ce qu'il y a de plus profond)

La science historiquement c'est le prosaïque. Mais elle pourrait être une arme de subversion, de création, d'invention et donc de connexion avec le réel plutôt que d'être dans un rapport de confrontation avec le réel et de remodeler le réel aux attentes du système. La question que cela soulève est : quelle science voulons-nous ?

Ainsi, si la science ne permet pas de remettre en cause l’intégralité du système, c’est parce qu’elle joue dans les règles du capitalisme. 

d) Le système capitaliste ne peut pas se corriger lui-même

Ne faisons plus de détours ; l'économie est devenue une arme de destruction massive, des êtres humains, de la nature, de nos arts, nos utopies, bref de tout ce qui fait sens.

Les Objectifs de Développement Durable des Nations-Unies, la responsabilité sociale des entreprises, les certificats de carbone, les investissements « verts », tous ces mécanismes sont des tentatives pour maintenir la fiction d'un capitalisme réformable. Or, ils échouent, de façon structurelle. Les petits gestes individuels, les objectifs de développement durable des Nations-Unies, la transition énergétique gérée par les gouvernements capitalistes, tous ces efforts relèvent de ce que nous pourrions appeler des tentatives de soigner le système de l'intérieur. Elles sont toujours bien présentées, enrobées dans de belles promesses et on a tous envie d’y croire, mais elles échouent. Non pas par manque de bonne volonté, mais parce qu'elles s'attaquent aux symptômes plutôt qu'à la cause et ne remettent jamais sur la table le sujet de la croissance. 

La croissance de l'activité marchande n'est pas toujours synonyme de progrès : on peut avoir un boom économique et une récession sociale en même temps.Les gens achètent davantage mais pour de mauvaises raisons et toujours au dépend d'un temps libre qui doit être sacrifié pour maintenir son pouvoir d'achat. C'est perdre sa vie à la gagner ou perdre sa société à la financer !

Les arguments réformistes en faveur de la croissance s'écroulent sous l'examen

  1. La pauvreté : « Avec 10 millions de pauvres en France, on ne peut pas faire de décroissance, ça va augmenter la pauvreté. » Faux. Cela passe par la réduction des inégalités, pas par la croissance. La pauvreté ne disparaît que si les richesses sont redistribuées, pas si le gâteau grandit et que les parts supplémentaires ne sont arrachées par les mêmes.

  2. Les inégalités : « Une diminution de la croissance signifie une diminution des revenus, ce qui réduit le ruissellement et réduit les inégalités. » Faux. Le ruissellement ne fonctionne pas. Les richesses créées par la croissance vont aux plus riches, tandis que les coûts sociaux et écologiques sont supportés par tous.

  3. L'emploi : Il existe trois manières de créer de l'emploi sans croissance infinie : (1) produire plus dans les secteurs qui seront amenés à se développer dans une logique de réduction des inégalités et de transformation de la société ; (2) diminuer l'intensification du travail, ce qui permet aussi d'améliorer les conditions de travail ; (3) travailler moins, que ce soit par la réduction du temps de travail ou l'abaissement de l'âge de la retraite, ce qui permet d'améliorer les conditions de travail et d'amener la réduction des secteurs non-utiles.

  4. La mise à mal de l'État-providence : « Face aux caisses vides de l'État, seule la croissance nous évite l'austérité. » Faux pour deux raisons. D'abord, il faut cesser de considérer les services publics comme des luxes improductifs. Ce sont eux qui produisent la richesse réelle (santé, éducation, sécurité, équilibre social). Ensuite, il y a le problème de la fiscalité nette de la croissance : produire plus pour collecter fiscalement plus n'est que viable si les désagréments qui émanent de cette production ne se répercutent pas au niveau des dépenses de l'État. Par exemple : produire plus de voitures. Oui, on collecte des taxes. Mais en contrepartie, 800 000 personnes par an en Europe décèdent prématurément à cause de la pollution liée aux transports, et encore plus sont en besoin de soins. Cela nécessite des fonds publics énormes. Ce n'est pas viable.

  5. La qualité de vie : « Croissance égale une meilleure qualité de vie ; l'argent n'achète pas le bonheur mais ce qui y contribue. » Faux. Il n'y a plus de corrélation entre bonheur et PIB à partir d'un certain seuil. Être plus riche ne nous rendra pas heureux une fois que l'on possède de quoi satisfaire nos besoins principaux. Selon le travail de sociologues, le bonheur nous vient surtout d'activités plus qualitatives (loisirs, temps avec les proches, lecture, sieste) que d'activités quantitatives. Une bonne chose : on peut envisager une décroissance des activités quantitatives et une croissance démesurée des activités qualitatives, rendue possible par un nouveau temps libre. Enfin, la consommation sert aussi à se distinguer socialement par la possession ; or réduire les inégalités permet de faire en sorte que quand une classe supérieure augmente sa consommation, la classe inférieure est moins poussée à augmenter la sienne par mimétisme.

Vers une bifurcation : décroissance et post-croissance 

Passer un tel nombre de pages à catégoriser les fonctionnements pervers du capitalisme nous incite donc à partir de ces défauts de conception afin de bâtir une société qui s’en retrouve émancipée. 

a) Imaginer le monde de demain 

Tout cela nous pousse à imaginer une société post-capitaliste et donc à nous engager sur un chemin de transition afin de mettre l'économie en décroissance.

Cela consisterait en une réduction de la production et de la consommation afin d'alléger notre empreinte écologique, réduction qui sera planifiée démocratiquement, dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être.

L'économie peut donc s'entendre comme l'organisation commune du partage de nos finitudes. Si les ressources sont finies, si le temps est limité, si la nature ne peut pas se régénérer indéfiniment, alors l'économie devient une question de partage collectif : comment distribuer justement ce qui est limité ? 

Cela nous amène à concevoir une société bâtie autour d'une économie post-croissante, stationnaire, en harmonie avec la nature, où les décisions sont prises ensemble, où les richesses sont partagées afin de pouvoir prospérer sans croissance.

b) Décroissance et post-croissance : deux phases du processus

Il est important de clarifier deux termes souvent confondus. La décroissance est la phase transitoire : la réduction de la production et de la consommation planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être. Elle a pour objectif de réduire notre empreinte écologique, d'annuler les dépossessions du capitalisme, d'alléger la charge du travail.

La post-croissance vient après. C'est une économie stationnaire, stabilisée à un niveau de production et de consommation qui permet à tous de vivre dignement, sans croissance. C'est un état stationnaire, où la production fluctue légèrement en fonction des besoins et des innovations, mais ne cherche jamais à atteindre l'exponentielle. 

La croissance est aujourd’hui une obsession, un cancer et la condition de survie de notre système. Comme les vieux ne pensent plus qu'à la mort, notre société n'a plus d'autre horizon que la croissance. Les crises économiques sont là pour nous le rappeler. Pourtant, de toutes les croissances disponibles, on reste focalisé sur celle de l'argent et de la production. Elle paraît pourtant bien triste et démunie face à celle de la connaissance, du partage, de l'entraide, des arts, etc. Engageons nous sur le chemin de la décroissance économique jusqu’à bâtir une économie stationnaire qui verra la croissance de ce qui est à la source de notre bien-être : nos relations sociales, l'art, la connaissance et leurs partages. 

c) Sur les critiques de la décroissance

Timothée Parrique dénombre 12 controverses à la décroissance : repoussoir, douloureuse, inefficace, appauvrissante, égoïste, austéritaire, capitaliste, anti-innovation, anti-entreprise, contre nature, inacceptable, totalitaire. Pour chacune de ces critiques, une réponse existe. Elles reposent sur des malentendus ou sur des présupposés capitalistes non interrogés. Nous pourrons les développer ultérieurement, en imaginant concrètement ce que serait une société décroissante.

Pour finir, rappelons que les critiques de la décroissance elles-mêmes n'échappent pas à ce biais : elles présupposent que le capitalisme de croissance est viable, qu'il continuera indéfiniment. Or, il s'effondrera quoi qu'il advienne. La question n'est donc pas si nous devons inventer une alternative, mais si cette alternative sera choisie, planifiée, démocratique, ou si elle sera imposée par l'effondrement et la misère.

Radicalité de l'émancipation

a) La violence nécessaire de l'émancipation

Bon, après avoir osé un premier gros mot avec “décroissance”, on ne va pas se priver du deuxième : la “violence”. 

Ici surgit l'objection la plus tenace, celle que le système capitaliste a exacerbée jusqu'à en faire le socle de notre civilisation : la question de la violence. Personne ne peut aujourd'hui réfuter le fait que la violence fait partie intégrante de notre vie. Il y a la violence directe : l’oppression, les massacres, les violences policières etc. Mais aussi celle qui se fait plus discrète et est ainsi profondément abjecte : la violence indirecte. Croiser un.e SDF à chaque coin de rue, être forcé.e de quitter son pays natal à cause de catastrophes climatiques et se faire refuser l’asile, n’avoir pas d’autre choix que de se lever chaque jour pour un job abîme les corps et cela pour un salaire qui permet à peine de vivre (quand il le permet), et enfin constater impuissant toutes ces injustices. Tout ça, c’est violent. 

Une question est donc légitime : face à un oppresseur violent, est-il possible de se libérer sans partager ou rendre cette violence ? 

Non. 

Aïe. Cette réponse à beau ne pas nous plaire mais comme nous l'apprend le passé et le résume si bien Andreas Malm dans Comment saboter un pipeline, toutes les avancées sociales l'ont été grâce à la coopération étroite d'un front modéré, sage et d'un front radical, violent. 

b) Le prisme de la non-violence est un mythe.

Mandela, Gandhi, nous sont vendus comme des pacifistes. Mais Mandela lui-même expliquait que cette stratégie ne fonctionne que quand l'adversaire utilise la même stratégie. Soyons un minimum sérieux. Le suffragette britannique ne s'est pas gagné sur la bonne conscience. L'abolition de l'esclavage n'a pas été le fruit d'une simple prise de conscience morale. La journée de 8 heures de travail n'a pas été concédée par bienveillance patronale.

Face à la violence systémique du capitalisme, la question n'est pas si nous devons nous défendre, mais comment nous devons nous défendre, à quoi nous accordons le droit légitime de la force.

Conclusion : de l’urgence à l’action 

Nous vivons l'effondrement du système capitaliste. Non pas comme une catastrophe lointaine, mais comme une réalité quotidienne. Les crises climatiques, les effondrements de biodiversité, les récessions économiques répétées, la dépression endémique dans nos sociétés ne sont pas des accidents. Ce sont les symptômes d'une structure fondamentalement incompatible avec la vie.

La crise écologique n'est pas une crise que le capitalisme pourrait « surmonter » avec la bonne politique ou la bonne technologie. C'est la manifestation de ses limites internes. Toute tentative de le sauver de lui-même échouera, car elle laisse intacte la logique qui a créé la crise. La question qui se pose à nous n'est donc pas : « Comment sauver le capitalisme ? » mais : « Quelle civilisation voulons-nous construire après ? » Répondre à cette question exige du courage, de l'imagination collective, et une certaine acceptation de la rupture. Cela exige aussi que nous nommions clairement l'ennemi : ce n'est pas l'humanité, ce n'est pas la technologie, pas l’économie, mais notre économie, le capitalisme. C'est la logique d'accumulation infinie qui broie tout ce qui vit.

Seulement une fois cette clarté établie, pouvons-nous commencer à imaginer les contours d'une économie différente, d'une société où les richesses sont partagées, où le temps n'est pas un produit commercialisé, où la vie, sous toutes ses formes, n'est pas une ressource à exploiter mais une fin en elle-même. Cette bifurcation n'est pas optionnelle. Elle est la condition de notre survie.

Alors certes, vous pouvez hausser les sourcils et catégoriser ce qui vient d'être dit d’utopiste, mais comme le dit Henri Laborit en 1976 dans Éloge de la fuite : “ce n'est pas l'Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l'évolution. C'est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance”. 

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