La crise du capitalisme 2/3
Les limites matérielles et immatérielles : quand la croissance se heurte au réel
Le capitalisme rencontre aujourd'hui des limites que la fuite en avant ne peuvent plus contourner. Ces limites ne sont pas des obstacles externes qu'il serait possible de surmonter par une meilleure organisation ou une meilleure technologie. Ce sont des limites intrinsèques au système lui-même.
a) Les limites matérielles : épuisement des ressources
Comme montré dès l’introduction, les scientifiques du Stockholm Resilience Centre ont identifié neuf limites planétaires, neuf processus naturels vitaux pour la stabilité de la biosphère. Aujourd'hui, sept de ces limites ont déjà été franchies. Le changement climatique, l'érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques de l'azote et du phosphore, le changement d'usage des sols, le cycle de l'eau douce, l'acidification des océans et l'introduction d'entités nouvelles dans la biosphère, chacun de ces seuils représente un point de non-retour potentiel, une zone de rupture au-delà de laquelle les écosystèmes peuvent s'effondrer de façon irréversible.
Certes c’est désastreux mais on a envie de dire : heureusement qu’il existe des limites naturelles qui restreignent la machine expansionniste et extractiviste capitaliste. Cette finitude des ressources naturelles impose une limite à la production matérielle.
Nous avons passé le moment où chaque nouvelle ressource exploitée était plus facile d’accès que la précédente. Le charbon bon marché des débuts de l'industrialisation a cédé au pétrole ; le pétrole à bon marché disparaît progressivement. Les métaux essentiels aux technologies modernes (lithium, cobalt, nickel) deviennent toujours plus difficiles à extraire, à des profondeurs croissantes, avec des rendements énergétiques décroissants.
Mais il n'y a pas que les ressources finies. Il y a aussi le simple fait que l'on accumule les déchets, les polluants, qui deviennent eux-mêmes une limite. Les plastiques s'accumulent dans les océans. Les polluants chimiques s'accumulent dans les sols et l'eau. La radioactivité des déchets nucléaires persiste pendant des millénaires. Ces accumulations constituent des seuils écologiques au-delà desquels l'écosystème rejette les perturbations.
b) Les limites immatérielles : le temps et la reproduction
Face à ce système, il existe aussi des limites immatérielles : la finitude du temps disponible en une journée par exemple, impose une limite à la fois à la production matérielle et immatérielle, dont les tâches de reproduction.
Chaque jour, chaque être humain dispose d'une quantité fixe de temps de vie. Cette finitude du temps signifie qu'il existe une limite absolue à la quantité de travail qui peut être fournie. On ne peut pas faire croître indéfiniment la quantité de travail disponible. À un moment donné, pour maintenir la croissance, il faut soit intensifier le travail (pousser les gens à travailler plus dur), soit augmenter les taux d'exploitation du travail reproductif (réduire les soins, l'éducation, les relations humaines pour laisser plus de place au travail salarié).
La sphère de reproduction dont on a déjà parlé plus haut montre qu’on ne peut s'intensifier de manière excessive sans que la sphère de production s’en trouve aussi affectée. Une mère qui n'a pas de temps pour élever ses enfants produit une génération dépourvue de compétences de base. Une biosphère surexploitée perd sa résilience.
La responsabilité de l'épuisement des ressources : quand les contradictions éclatent aux inégalités
Les limites que nous venons de décrire (l'épuisement des ressources, l'accumulation des pollutants, la finitude du temps reproductif) ne sont ni neutres, ni distribuées équitablement. Elles révèlent un système profondément inégal où une minorité est responsable de la destruction, tandis que les majorités pauvres en supportent les conséquences.
a) L'abîme des responsabilités
Les données sont cinglantes. Chaque personne du 1% le plus riche produit une empreinte carbone 70 fois supérieure à celle des 50% les plus pauvres.
Entre 1990 et 2019, les 10% les plus riches ont consommé un tiers du budget carbone mondial encore disponible pour limiter le réchauffement à 1,5°C, alors que les 50% les plus pauvres n'en ont consommé que 4%. À ce rythme, les 10% les plus riches épuiseraient à eux seuls ce budget d'ici 2033, même si le reste de la planète cessait complètement d'émettre dès demain.
b) Extraction au Sud, consommation au Nord
L'extraction des ressources minières essentielles (lithium, cobalt, nickel, cuivre) est concentrée dans le Sud Global. La République démocratique du Congo détient plus d'un tiers des réserves mondiales de cobalt, mais ces exploitations détruisent écosystèmes locaux et moyens de subsistance, sans bénéficier aux populations. Le Nord consomme tandis que le Sud extrait et souffre.
c) Les victimes de l'effondrement ne sont pas ceux qui l’ont provoqué
Le pire : ce ne sont pas les responsables qui souffrent d'abord, mais les plus pauvres. Les plus pauvres de la planète, responsables à peine de 8% des émissions mondiales, subissent les premiers les conséquences du changement climatique. On estime que les émissions des 1% les plus riches à eux seules provoqueraient 1,3 million de décès supplémentaires dus aux vagues de chaleur.
Voilà le paradoxe insoutenable du capitalisme : il crée une catastrophe écologique à partir des émissions d'une minorité ultra-riche, puis criminalise les pauvres en les accusant de ne pas faire suffisamment de « petits gestes » (on reviendra sur ces petits gestes plus bas).
d) Un levier réel
Si les 1% les plus riches se contentaient simplement de ramener leur consommation à celle de la moyenne de l'Union Européenne, les émissions mondiales diminueraient de plus d'un quart. Voilà où se trouve un vrai levier.
Mais le capitalisme refuse cette évidence. Au lieu de remettre en cause la surconsommation de quelques-uns, il « sensibilise » tout le monde et culpabilise les pauvres qui achètent du plastique bon marché (le seul qu'ils peuvent se permettre). Les solutions techniques échouent face aux inégalités : tant qu'une minorité concentre la majorité des émissions et des richesses, demander aux 50% les plus pauvres de « réduire leur consommation » les rend responsables pour un crime qu'ils n'ont pas commis.
Un système qui veut vivre en dehors de ses contradictions
a) Comment le capitalisme nie ses limites
Le capitalisme se base sur une logique d'accumulation par dépossession. Cette dépossession est directe : les terres, les ressources, le temps libre, mais aussi indirecte : le secteur marchand dépossède le secteur non-marchand de temps à lui allouer.
Ces logiques le poussent à les masquer et à les déplacer spatialement, technologiquement et temporellement afin de les invisibiliser.
Spatialement : délocaliser les usines dans des pays où l'environnement est moins protégé et les salaires plus bas. Les pays du Nord exportent ainsi leurs pollutions vers le Sud.
Technologiquement : en étant toujours forcé d’innover pour rendre les processus plus productifs face au ralentissement
Temporellement : repousser les impacts futurs : la facture climatique, l'épuisement des ressources, l'effondrement des écosystèmes, en les plaçant sur le compte des générations futures. “Après nous le déluge” et merde à nos enfants.
b) L’invisibilisation de la violence par le mode de vie impérial
Avant de plonger dans l'analyse systémique du capitalisme, il faut d'abord voir ce qu'il produit concrètement : un mode de vie impérial qui tente d 'invisibiliser, de masquer sa violence.
Les crises écologiques découlent directement de notre logique de production : transformer toujours plus d'éléments de la vie en marchandises (marchandisation) et maintenir une croissance illimitée. C'est cette dynamique qui fonde le mode de vie impérial : le modèle de confort matériel du Nord global, rendu possible par l'exploitation du travail et de la nature au Sud Global.
Un vêtement Shein, par exemple, naît dans une usine toxique d'Asie du Sud-Est, est porté moins de 30 fois, puis finit en déchet plastique dans une zone humide du Ghana. L'Occident, se percevant comme une « petite Suisse propre et verte », peut ignorer cette violence systémique, parce qu'elle est bien maquillée par le marketing et les normes comptables*.
*Quand on s’intéresse à l'impact environnemental d'un pays, on voit que les pays occidentaux ont des taux d'émission en baisse mais cela s’explique du fait qu’ils ont exporté dans des pays du Sud Global une partie de leurs externalités : ils ont délocalisé leurs activités industrielles à l'étranger. Ainsi, plutôt que de s'intéresser à la simple réduction d'émissions de CO₂ et d'équivalents CO₂, il est important de prendre en compte tous les matériaux utilisés par une économie et donc se baser sur son empreinte matière (le volume total de matière associée aux biens et services consommés dans un pays, en incluant les ressources extraites hors des frontières nationales).
c) Penser sérieusement l’effondrement global : Anthropocène vs. Capitalocène
Il faut ici nommer le problème de façon juste. Le discours dominant parle de l'Anthropocène, l'ère de l'humain. Comme si c'était l'humanité en tant que telle, dans sa totalité, qui, par nature, avait perturbé l'équilibre écologique. C'est une description qui paraît scientifique mais qui opère une dépolitisation radicale : elle rend l'ensemble de l'humanité responsable et donc exonère le vrai coupable.
Or, ce n'est pas « l'humain » qui a lancé la révolution thermique en brûlant du charbon intensivement. C'est une classe, une époque, un mode de production précis : le capitalisme du XIXe siècle et ses héritiers. Ce n'est pas « l'humanité » qui continue de pomper le pétrole. Ce sont les majors pétrolières maximisant leurs profits. Ce n'est pas « l'humanité » qui résiste à la transition écologique. Ce sont les bourgeois qui verrouillent politiquement le système. Cette situation est plutôt le symptôme d'une organisation sociale spécifique liée à UNE vision du monde.
Appeler cela l'Anthropocène, c'est faire du problème une question individuelle d'éthique (“soyons plus responsables”) et pas une question structurelle de pouvoir économique. C'est cela que dénonce le concept de Capitalocène.
Le Capitalocène désigne précisément ce que le capitalisme est : un système qui, pour la première fois dans l'histoire humaine, a subordonné l'ensemble du métabolisme naturel à la logique d'accumulation de capital. Désigner le capitalisme par ce terme, ce n'est pas moraliser. C'est nommer l'ennemi.