Repolitiser nos initiatives : s’inspirer du Mouvement des Sans Terre
X : notes de base de page, définition de concepts, à quels articles se référer
Né au début des années 1980 au Brésil, le Mouvement des sans-terre (MST) est un mouvement de lutte pour l’accès à la Terre des populations locales contre les grands propriétaires fonciers, pour la réforme agraire, c’est-à-dire pour la réorganisation d’un modèle agricole responsable et d’utilité sociale et enfin pour la transformation sociale en fabriquant une culture contre-hégémonique 1.
Le MST est souvent décrit comme un acteur clé de la réforme agraire au Brésil ; mais il peut surtout être lu comme une grande expérience d’institution du Commun face à l’enclosure foncière, financière et cognitive 2 portée par le système actuel.
Vu d’ici, il fournit un cadre concret pour politiser nos propres initiatives locales : éducation populaire, rituels collectifs 3, culture, internationalisme ne sont pas des « à‑côtés », mais le cœur même du projet.
De la lutte foncière à l’agir (en) commun 4
Le MST part d’un conflit très « matériel » : reprendre des terres à l’agrobusiness 5, mais ne s’y enferme pas : il comprend vite que sans transformation des subjectivités 6, la terre conquise se re‑privatise et la lutte se bureaucratise. Le commun n’est pas une chose (comme la terre ou les semences), mais c’est un principe d’agir, une pratique politique/philosophique qui institue d’autres rapports sociaux ; le MST illustre ce passage en liant usage collectif de la terre, règles co-élaborées et activité politique permanente.
Dans cette perspective, l’agriculture n’est pas qu’un secteur industriel mais un terrain stratégique d’organisation : coopératives, agroécologie, semences libres servent à créer des dépendances réciproques, des espaces de délibération et des formes de vie qui rendent possible une rupture avec l’individualisme propriétaire. C’est ce qui permet au MST de dépasser le rôle d’interlocuteur agricole pour devenir un acteur politique à part entière dans les débats sur le modèle de développement, la démocratie, le climat.
Éducation populaire 7 : plus qu’un simple service public, un outil de contre-hégémonie
Dès les débuts, le MST a compris que « occuper la terre » ne suffisait pas : il fallait occuper aussi l’école, la formation, la production de savoirs. L’éducation est pensée comme formation politique : alphabétisation, écoles dans les campements, université Florestan Fernandes, tout est construit pour lier apprentissage théorique, travail manuel et analyse collective de la réalité.
L’objectif n’est pas de former une main‑d’œuvre plus compétitive pour le marché, mais des « intellectuels organiques » : des paysans capables de lire le monde, d’en débattre et d’assurer la reproduction sociale d’un modèle collectif. Le message pour nos propres initiatives est clair : si on ne met pas des espaces stables de formation politique au centre, on reste dans le social ou l’écologique « de gestion » ; on ne construit pas la capacité collective à confronter le pouvoir.
Politiser les affects et les corps
La mística, souvent réduite de l’extérieur à du folklore, consiste en réalité en un outil politique majeur du MST. Avant les réunions, assemblées, occupations, des mises en scène, chants, symboles rappellent l’histoire des luttes aussi bien que les martyrs, les victoires, et réinscrivent chaque geste quotidien dans une histoire collective plus large.
Ces rituels ne servent pas qu’à « motiver » : ils créent un langage commun, un imaginaire partagé, une expérience sensible du « nous », au service du « nous » qui rend supportables les contraintes de la vie collective et les sacrifices de la lutte. Transposé à notre lutte, cela veut dire qu’un collectif qui se contente de réunions techniques et de comptes‑rendus, sans temps partagé de récit, d’émotion, de symboles, laisse le terrain libre au retour des réflexes individualistes et à la fatigue militante 8.
Culture contre‑hégémonique et convergence des luttes
Le MST prend au sérieux la bataille culturelle : festivals de la réforme agraire, théâtre, musique, littérature, productions visuelles sont pensés comme un contre‑récit face à la glorification médiatique de l’agrobusiness et du néolibéralisme rural. Il ne s’agit pas de « communication » mais de construire des pratiques culturelles où s’éprouvent d’autres valeurs : coopération, dignité paysanne, centralité des femmes, lien ville‑campagne, écologie populaire.
Sur cette base se construit une convergence des luttes : Via Campesina, alliances avec mouvements urbains, brigades internationales en Palestine, en Afrique ou en Haïti articulent la question foncière à celles de la souveraineté alimentaire, de l’anti‑impérialisme, du droit à la ville, de la justice climatique. La « convergence » ne vient pas d’une déclaration abstraite, mais d’une infrastructure politique et culturelle patiemment construite : cadres de rencontre, mots d’ordre communs, échanges de militant·es, rituels partagés.
Ce que ça implique pour nos propres initiatives
Lire le MST comme laboratoire du commun, c’est un appel à ne plus séparer « faire des choses concrètes » et « faire de la politique ». Trois déplacements forts peuvent inspirer nos pratiques :
Penser nos lieux (fermes collectives, tiers‑lieux, squats 9, coopératives) comme des écoles politiques permanentes, où l’on se forme à décider ensemble, pas seulement à produire ou consommer autrement ;
Assumer la dimension symbolique et culturelle : inventer nos propres místicas, nos rituels, nos récits communs, pour que l’appartenance à un collectif ne soit pas seulement fonctionnelle mais existentielle ;
Chercher activement la convergence : relier luttes paysannes, urbaines, féministes, antiracistes, climatiques par des espaces communs, des campagnes partagées, des gestes concrets de solidarité, plutôt que de juxtaposer des causes.
Autrement dit, si l’on veut que nos projets de terres, de logement, de culture ou de numérique ne deviennent pas simplement des niches vertes ou sociales tolérées par le système, il faut les traiter comme des ateliers d’agir commun : des lieux où l’on cultive autant les corps et la terre que la capacité d’attaquer ensemble l’hégémonie capitaliste.
Notes de bas de page :
1 : “Modèle contre-hégémonique” : consiste en une nouvelle vision du monde, une nouvelle culture et des institutions alternatives qui remettent en question les hypothèses, les croyances et les schémas de comportement dominants. Une culture contre-hégémonique ouvre la voie à un nouveau système en rupture avec le précédent.
2 : “Enclosure foncière, financière et cognitive” : l'enclosure se réfère à la privatisation d’un espace, excluant ainsi son accès et ses ressources à ceux qui n’en possèdent pas le droit de propriété. Il peut donc être appliqué au foncier (les terrains), au financier (réservé à l’élite capitaliste), au cognitif (il y aurait une façon de penser à l’occidentale qui dominerait les autres). Historiquement, voire Mouvement des Enclosures
3 : “Rituels collectifs” : se réfèrent ici à la pratique des misticas du MST.
4 : “L’agir (en) commun” : voir Pierre Dardot & Christian Laval, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle.
5 : “agrobusiness” : modèle agricole qui relève de la transformation des matières premières issues de l’agriculture, de la pêche et de la foresterie en produits non alimentaires, comme les agrocarburants, les biomatériaux et les biotechnologies industrielles. ( ≠ industrie agroalimentaire).
6 : “transformation des subjectivités” : changement de la manière dont on se perçoit soi‑même, dont on perçoit les autres et le monde, au point de ne plus vivre la réalité sociale comme « donnée » mais comme transformable, et de se reconnaître comme acteur collectif de cette transformation. Dans la littérature sur la subjectivation politique, on parle de moments où des personnes cessent de se voir comme de simples individus assignés (pauvres, précaires, femmes, migrants, paysans ignorants) pour se reconnaître comme sujets politiques légitimes, capables d’analyser les rapports de domination et d’y résister. Dans le cas du MST, un paysan ne reste pas seulement un travailleur de la terre ; il devient Sem Terra, membre d’un nous collectif avec une histoire, des ennemis identifiés, des alliés, une stratégie. Cette nouvelle identité émane d’expériences répétées de lutte, de délibération, de formation, de rituels (mística) qui reconfigurent ce qu’il se croit capable de faire et avec qui.
7 : Selon le modèle pédagogique de Paulo Freire, voir ici.
8 : “Fatigue militante” : ne pas voir ici une critique du militantisme mais la possibilité d’échapper à la négativité, à l’épuisement de l’action par l’animation d’un vivre-collectif.
9 : “Squats” : on se réfère ici à l’occupation d’un lieu par des personnes qui s’en voient refuser l’accès dû à sa privatisation, pas au caractère “criminel” que le droit civil adosse à cette pratique en tant que bon protecteur des intérêts de ceux qui ont construit ce droit.