La crise du capitalisme 1/3

Comment s'impose à nous la crise écologique globale

Tout article qui traite du changement global actuel commence par lister des exemples afin d’appuyer le propos que nos sociétés actuelles massacrent la nature de façon méthodique et à une échelle démesurée. Ok, très bien, mais ça, honnêtement on le sait toutes.s. On va donc s’épargner cela (ou se le réserver à un prochain article). 

Alors mettons les pieds dans le plat directement. Quand on pense à la Terre et notre impact sur elle, on considère ses limites planétaires. Elles sont au nombre de 9 et 7 d’entre elles sont déjà dépassées, voyez plutôt : 

Bref, triste constat. 

Ce qui est cependant intéressant c’est que le changement climatique (et la concentration en CO2), que l’on croit être le plus gros problème de la 6ème extinction de masse, n’est qu’une limite parmi d'autres et n’a joué pour l’instant aucun rôle dans la crise écologique globale. Il est souvent surreprésenté en comparaison aux autres. Attention on ne dit pas qu’il n’est d’aucune importance ! Mais qu’il efface souvent les autres préoccupations, et cela pour une raison précise : 

“Car c'est le plus simple de nos problèmes et le seul qui peut encore laisser perdurer l'impression délirante que nous sommes face à un problème technique qui relève d'une solution technique” *

* : Selon Aurélien Barrau, astrophysicien engagé pour la nature, très critique d’une solution technique à un problème qui relève selon lui aussi de la philosophie et de la poésie. On se explore cette vision dans cet article

Pour cette raison, nous utiliserons plus les expressions « crise écologique globale », « dépassement des limites planétaires », « changement global » et “zoélyse” (destruction totale et méthodique de la vie en son essence même, terme construit du grec **) qui vont plus loin que le terme de « dérèglement climatique ». 

** : “Face à la [perversion] des mots, il faut être poète et s'autoriser des inventions”, Aurélien Barrau. 


Or, pour comprendre comment nous sommes arrivés à cette zoélyse, il faut remonter à la source. Non pas à "l'humain" en général, mais à un système spécifique : le capitalisme. Pour sortir de ce dessein mortifère, il ne suffit pas de corriger les dérives du système de l'intérieur, le chemin passe par sa transformation radicale. Cet article propose une compréhension systémique de la crise, non pas comme une somme de problèmes techniques à résoudre individuellement, mais comme l'expression d'une contradiction fondamentale entre un système d'accumulation illimitée et une planète finie. Nous verrons comment cette contradiction s'exprime à travers l'exploitation du travail, la destruction de la nature et l'épuisement de la sphère reproductive, pourquoi les solutions techniques échouent, et enfin quelles bifurcations civilisationnelles peuvent nous en sortir.

La croissance : raison d'exister du capitalisme

Le capitalisme n'est pas, fondamentalement, un système de production de biens utiles répondant à des besoins humains. C'est un système d'accumulation de capital. Cette distinction n'est pas sémantique : elle est structurante.

Pour comprendre cette logique, il faut comprendre que l'argent n'est pas un simple intermédiaire permettant l'échange entre marchandises. Au contraire, l'argent est le point de départ et le point d'arrivée du processus. L'objectif n'est pas d'échanger une marchandise contre une autre, où l'argent faciliterait simplement la transaction mais de faire fructifier le capital, c’est-à-dire de transformer un montant d'argent initial en une quantité supérieure d'argent (ce qui crée ce que l'on appelle la plus-value).

Cette logique impose une conséquence inévitable : la croissance est la condition de survie du capitalisme, non pas un simple objectif ; le capitalisme ne sait pas vivre sans. À chaque cycle économique, le capitaliste doit réinvestir la plus-value générée pour accumuler davantage de capital. Chaque € de profit doit être transformé en capital productif générant lui-même un profit. C'est un tapis roulant d'accumulation qui ne peut s'arrêter sans effondrement du système. Une entreprise qui ne croît pas perd de la valeur à la bourse ; un pays qui stagne économiquement fait face à des crises de confiance et d'emploi ; le système financier mondial repose sur la promesse que demain sera plus rentable qu'aujourd'hui.

Ce point est fondamental pour comprendre la crise écologique contemporaine. La croissance n'est pas une déviation du capitalisme, une perversion ou une simple question de politique économique défaillante. C'est son essence même. Aussi longtemps que le capitalisme domine, aussi longtemps qu'il faut produire plus pour accumuler davantage, il n'y aura de répit ni pour les travailleurs ni pour l'écologie. Les crises économiques chroniques que nous subissons, les récessions périodiques, les bulles spéculatives, l'endettement sans fin, ne sont que les rappels de cette nécessité impérieuse : accumuler ou périr.


Croissance et exploitation

Cette obsession de croissance ne peut fonctionner que par l'exploitation systématique de trois domaines de l'existence : la nature, le travail et la sphère reproductive (l'ensemble des activités qui permettent de maintenir et renouveler la vie quotidienne). 

On va donc essayer de comprendre en quoi le capitalisme a des limites théoriques de construction (des mécanismes inhérents à son fonctionnement qui sont contradictoires à son fonctionnement) et des limites réelles auxquelles il se heurte (finitude des ressources). 

Le PIB, une mesure de quoi ? 

À la source de la croissance on retrouve le PIB, cette mesure qui parle à tous mais qui se cache bien de refléter ce qui le fait gonfler. 

Commençons par rappeler la base : le PIB n’est pas la mesure du bien-être et est une fausse mesure de la richesse. C’est une mesure comptable qui additionne tout et son contraire. Il fait l’inventaire de certaines activités (majoritairement marchandes) et on exclut toutes les autres (bénévolat, travail domestique, service écosystémique). 

“Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, ce qui est compté ne compte pas forcément”. 

Ainsi, dans le cadre actuel du PIB, un même service contribue davantage au PIB s’il est produit par une entité privée que s’il l’est par une entité publique car :

1) les salariés du privés sont souvent plus élevés et 

2) car le secteur privé doit rémunérer un facteur de production supplémentaire (via le profit des actionnaires). 

Pour illustrer cela, voyez plutôt. Bombarder des populations pour faire le commerce des armes fait gonfler le PIB. Payer le nettoyage des océans après une mer de pétrole fait gonfler le PIB. Il additionne aussi bien la production de vaccins, que celle d’un produit financier spéculatif ou d’antidépresseurs, magie magie. 

“le PIB est borgne quant au bien-être économique, aveugle au bien-être humain, sourd à la souffrance sociale et muet sur l’état de la planète”*. 

* : Sortir de la croissance, mode d’emploi, Éloi Laurent

Les limites théoriques de construction du capitalisme 

a) L'exploitation du travail 

Le capitalisme n'exploite pas simplement le travail, il repose structurellement sur une illusion au sujet du travail. Toute marchandise, y compris la force de travail, possède une double nature : une valeur d'usage (son utilité concrète) et une valeur d'échange (son prix sur le marché).

Cette dualité est la clé de l'exploitation. Quand un capitaliste achète la force de travail d'un salarié, il la paie à sa valeur d'échange, c'est-à-dire au salaire nécessaire pour la reproduire socialement (se nourrir, se loger, etc). Mais une fois au travail, cette force de travail produit bien plus de valeur que ce qu'elle ne coûte. C'est ce surtravail non payé que Marx appelle la plus-value : l'excédent de travail approprié gratuitement par le capitaliste. (“Non mais il prend des risques lui”, bref, on pourra y revenir). 

Le piège du salariat réside exactement là : le travailleur vend sa force de travail, non le travail réellement fourni. Il ne reçoit jamais l'équivalent de ce qu'il produit. Or, c'est précisément ce vol légalisé qui permet à l'accumulation du capital de fonctionner. Sans cette exploitation du travail, il n'y a pas de plus-value, donc pas de croissance du capital.

Voilà pourquoi le capitalisme doit intensifier sans cesse l'exploitation : il ne peut croître qu'en arrachant plus de travail à ceux qui ne le possèdent qu'à travers leur force de travail.

b) L'exploitation de la nature

De même, on ne peut pas exploiter indéfiniment les ressources naturelles sans atteindre leurs limites.

Le capitalisme est traversé de contradictions internes (suraccumulation de capital, exploitation du travail, destruction de la reproduction sociale et de la nature) et plutôt que de les affronter (réduire l’exploitation, partager les richesses, ralentir), il les repousse ailleurs : dans l’espace, dans le temps, dans la technique. Cette stratégie permet de « gagner du temps », mais aggrave la crise globale (climat, biodiversité, inégalités). Cette fuite en avant du capitalisme atteint aujourd'hui les limites planétaires. 

Eau, sols, air, forêts, récifs : les capacités de régénération du vivant sont dépassées. Désormais, les dégâts ne sont plus cantonnés au Sud : ils reviennent frapper le Nord de plein fouet*. Les pesticides qui détruisent les abeilles pour produire du sucre inutile multiplient les cancers, tandis que l'obésité devient une épidémie transnationale. La catastrophe écologique n'est plus exportable. 

* : Et oui, déjà qu'on a mis du temps à s'intéresser à l'écologie quand les problèmes ne touchaient pas à l'humain et qu'ensuite on ne s'y penche que vraiment quand nous, les pays riches, commençons à en ressentir les effets, on peut dire que nos sociétés occidentales restent imprégnées de biais anthropocentriques et racistes.

c) L'oubli de la sphère reproductive

La croissance capitaliste ne s'arrête pas à l'exploitation du travail humain et à celle de la nature. Elle s'appuie également sur une dépossession systématique et une exploitation du travail reproductif, ce travail de care, de reproduction quotidienne et biologique, traditionnellement délégué aux femmes et largement non-rémunéré.

On distingue 2 sphères à l’intérieur du capitalisme : la sphère de production, qui repose sur une logique d’accumulation, est quantitative, et orientée court-terme et la sphère de la reproduction qui repose quant à elle sur une logique de suffisance, est qualitative et orientée long-terme. 

La théorie de la reproduction sociale, développée par des économistes féministes telles que Nancy Fraser et Cinzia Arruzza, nous montre que le travail reproductif (l'ensemble du travail nécessaire à fabriquer la marchandise “force de travail”) est une dimension oubliée mais fondamentale de l'accumulation capitaliste. Ce travail inclut l'éducation des enfants, les soins aux personnes, l'entretien du foyer, le travail émotionnel, et toutes les activités nécessaires pour que des êtres humains se lèvent chaque jour en état de travailler.

Cela nous amène à la contradiction de la reproduction : la reproduction sociale est nécessaire pour l’accumulation du capital mais l’obstination du capitalisme vers une accumulation illimitée tend à déstabiliser les processus de reproduction sur lesquels il s’appuie (exemple : un ouvrier surmené risque plus l’accident de travail et donc le ralentissement de la production). 

Cela peut être une explication intéressante au ralentissement de la croissance actuelle (la “stagnation séculaire”). Dans une situation où le progrès technique réel (celui qui n’est pas que substitution entre facteurs de production) est faible, continuer de faire croître l’économie marchande ne peut se faire qu’en dégradant nos capacités reproductives et donc finalement notre croissance potentielle. C’est le serpent qui se mord la queue. Le ralentissement de la croissance peut être expliqué par la surexploitation du travail reproductif. 

La marchandisation et la perte de sens

Pour comprendre pourquoi le capitalisme crée ce monde de pénurie permanente et de désirs artificiels, il faut revenir à sa logique fondamentale

a) L'accumulation de capital

Le capitalisme n'est pas un système qui produit des biens pour satisfaire les besoins. C'est un système qui doit transformer du capital en plus de capital, indéfiniment. Cette logique d'accumulation impose une conséquence inexorable : il faut toujours transformer plus de domaines de la vie en marchandises.

L'immense accumulation de marchandises caractérise la richesse de nos sociétés. Marx l'énonce dès les premières pages du Capital : “La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandise”. Or, cela signifie que si toute la richesse apparaît comme collection de marchandises, alors tout ce qui compte socialement tend à être traité comme marchandise.

Le capitaliste veut produire de la valeur d'échange, pas de la valeur d'usage. Il se soucie peu que le produit soit utile ; ce qui importe, c'est qu'il soit vendable, profitable, producteur de plus-value. Le mode de production capitaliste pousse ainsi à faire passer un maximum de choses par la forme marchandise, sinon elles n'existent pas socialement. Si quelque chose ne génère pas de profit, elle n'est rien.

b) Les désirs artificiels et la “vie nue”*

* : Frédéric Lordon, Capitalisme : désirs et servitude, Marx et Spinoza 

Ce mode de vie cultive des désirs artificiels, pousse à travailler toujours plus, à s'endetter et à courir après des biens inutiles tout en nous privant de temps pour vivre vraiment. On perd sa vie à la gagner et nos sociétés exploitent les notres à la financer. Le capitalisme crée un monde de pénurie permanente : jamais assez d'argent, jamais assez de temps ; il sacrifie ce qui fait la valeur de nos vies pour maximiser le profit. 

Nous vivons dans un système qui massacre la vie tout en diluant les culpabilités de ceux qui en sont responsables. Chacun s'exécute docilement à sa tâche, justifiant son action en se disant que s'il se décide à ne pas le faire, d'autres le feraient à sa place. En plus, on est prisonniers de l'inertie du système : on doit rembourser nos prêts, payer nos factures, faire mieux que notre collègue dans le seul but d'y survivre. On en revient à avoir des comportements qui seraient jugés immoraux si cette mise en concurrence ne nous y forçait pas. Qui changerait de téléphone portable si c'était nos enfants qui devaient extraire le cobalt des mines ? Qui ferait de la publicité agressive si elle était destinée à nos amis ? Qui prêterait de l'argent à ses parents à des taux prédateurs ? Tout cela est déconnecté de son sens.

c) La marchandisation de nos esprits et l'oubli de la valeur d'usage

C'est ici qu'intervient le fétichisme de la marchandise, le concept clé de Marx pour comprendre comment le capitalisme nous rend aveugles à sa propre logique.

La marchandisation de tout dans le capitalisme est aussi celle de nos mentalités. Si l'on accepte l'idée que tout peut être mis sur le marché : nos compétences, notre temps, notre image, nos relations, la nature, même nos pensées et nos émotions, alors nous acceptons de voir le monde comme un immense supermarché d'où toute valeur intrinsèque a disparu. Il ne reste que l'échange, le prix, le profit.

​Le fétichisme fonctionne ainsi : nous voyons les marchandises comme ayant une valeur qui leur est propre, alors qu'en réalité cette valeur n'est que du travail humain cristallisé, des rapports sociaux matérialisés. Nous regardons les objets comme des choses autonomes qui valent quelque chose sur le marché, au lieu de voir qu'ils ne valent que parce que du travail humain y a été investi. Dans l'inconscient collectif, un objet ne vaut plus du temps de travail mais de l'argent. Et dans cette inversion, les rapports sociaux disparaissent. 

Si vous aussi vous sentez que le sens de tout cela vous échappe, c'est normal. Il n'y a qu'à voir les dépressions et les pseudo-solutions du monde de l'entreprise telles que le « bien-être au travail », qui ne servent qu'à déplacer notre mal-être et qui n'est rien d'autre que la prise de conscience de l'errance à laquelle nous pousse le système. Ce mal-être qu'on voudrait soigner par des séances de yoga au bureau ou des salles de massage, c'est en réalité la prise de conscience que nos vies entières sont vendues, fragmentées, réduites à leur valeur d'échange.

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